Quand les femmes prennent leur destin en main

 

Une journée pour en parler, toute l’année pour agir… Chaque année, le 8 mars, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le monde célèbre les avancées réalisées en matière d’égalité. Mais cette visibilité, aussi nécessaire soit-elle, reste éphémère. Une fois la date passée, la réalité reprend ses droits. Pour de nombreuses femmes, les obstacles demeurent, loin des projecteurs. Ici comme ailleurs, la question dépasse largement le cadre d’un calendrier. Sur le terrain, certaines ont choisi de ne plus attendre. Dans le sud de l’île, elles s’organisent, s’entraident et construisent, au quotidien, les bases de leur autonomie.

 

En effet, les dernières décennies ont été marquées par des avancées importantes. Ambal Jeanne, directrice de l’organisation non gouvernementale SOS Femmes, souligne que «la condition féminine s’est nettement améliorée grâce aux amendements au Code civil relatifs au statut des femmes, ainsi qu’aux lois sur la violence domestique et l’égalité des chances. Ces évolutions ont notamment favorisé une présence accrue des femmes dans l’enseignement supérieur, ouvrant la voie à davantage d’opportunités».

 

Cependant, ces progrès ne suffisent pas à garantir une égalité réelle. Dans les sphères professionnelle et politique, l’accès aux postes de responsabilités demeure semé d’obstacles. «Les femmes continuent de faire face à des barrières, parfois invisibles, qui freinent leur progression et limitent leur accès aux postes de décision», déplore Ambal Jeanne.

 

Dans la sphère privée, les défis restent tout aussi préoccupants. La violence basée sur le genre affecte des femmes de toutes les classes sociales, cultures et religions. À cela s’ajoute une réalité persistante : la gestion du foyer repose encore largement sur leurs épaules. «La violence domestique entrave profondément l’épanouissement des femmes. Lorsqu’elles ne se sentent pas en sécurité chez elles, elles ne peuvent ni se projeter ni participer pleinement à la vie éducative, professionnelle et publique», insiste-t-elle.

 

Souvent réduite aux violences physiques, la violence domestique prend pourtant des formes multiples. La violence sociale, qui consiste à contrôler et restreindre les relations d’une femme afin de l’isoler, et la violence financière, qui vise à limiter son accès aux ressources et à la rendre dépendante, comptent parmi les plus répandues, parfois banalisées. C’est dans ce contexte que des femmes du sud de l’île ont décidé d’agir. Lorsque Priscilla Bignoux, travailleuse de terrain engagée, consulte des associations locales, la réponse est unanime : il faut accompagner les femmes vers plus d’autonomie.

 

Les réalités des femmes du Sud

 

Sur le terrain, les témoignages révèlent une réalité souvent silencieuse. Sahina Ramjeeawon, membre de la Savanne Women Sports Association, explique qu’«à CampDiable, beaucoup de femmes vivent dans l’isolement. Elles n’osent pas s’exprimer et sont privées de leur capacité d’agir de manière autonome, notamment en raison de pressions culturelles encore très présentes».

 

Annabelle Opera, de la Women Association Camp Charlot, dresse un constat similaire. «Pour de nombreuses femmes, la vie semble s’arrêter au mariage. Elles se consacrent entièrement à leur famille, sans possibilité de s’émanciper. Beaucoup sont empêchées de travailler. Avec les problèmes d’addiction dans leur entourage, leur quotidien devient extrêmement difficile. Sans indépendance financière, il leur est très difficile de s’en sortir.

 

Un projet conçu par les femmes, pour les femmes

 

Face à ces réalités, les cinq associations – SOS Femmes, Savanne Women Sports Association, Women Association Camp Charlot, Groupement Social de Souillac et Women Force Association – ont conçu un projet commun :«Accompagner les femmes du Sud vers une indépendance socio-économique». D’une durée d’un an, ce programme avait pour but d’informer les participantes sur leurs droits et les lois existantes, tout en renforçant leur développement personnel, notamment à travers l’art-thérapie.

 

Loin des récits spectaculaires, ce projet s’inscrit dans le quotidien. Il s’agit de transformations profondes et durables. «Ce projet a permis à de nombreuses femmes de transformer leurs aspirations en réalités concrètes. Elles ont gagné en confiance et en autonomie», souligne Annabelle Opera.

 

La solidarité comme levier

 

L’un des piliers du projet est la solidarité. Pour beaucoup, rencontrer d’autres femmes a été une étape déterminante. Marylin Salzara, membre du Groupement Social de Souillac, confie que «se retrouver et partager nos expériences dans un cadre respectueux a été libérateur. Cela nous a aidées à mieux comprendre nos difficultés et à ne plus nous sentir seules».

 

Suraya Tuhobul, de la Women Force Association, met en avant la dynamique collective. «C’était ma première expérience de gestion de projet collaboratif. J’avais des appréhensions mais nous avons travaillé dans un esprit d’entraide, en partageant les responsabilités. Cette cohésion a largement contribué à la réussite du projet.»

 

S’exprimer pour se reconstruire

 

Parmi les changements les plus marquants figure la capacité retrouvée à s’exprimer. Sahina Ramjeeawon témoigne : «Aujourd’hui, je me respecte davantage et j’ai confiance en moi. Avant, je gardais tout en moi et je souffrais en silence. Désormais, je sais m’exprimer et poser mes limites. Ce projet m’a permis de me reconnecter avec moi.»

Suraya Tuhobul partage cette évolution. «J’avais du mal à aborder des sujets difficiles. Aujourd’hui, je m’exprime avec assurance. J’ai même participé à la première édition du concours national Koz pu Fam. C’est une grande fierté pour moi.»

 

Connaître ses droits pour mieux agir

 

L’accès à l’information sur les droits a été déterminant. Vimla Plaiche, travailleuse sociale volontaire, explique que «ce projet m’a aidée à mieux comprendre les droits des femmes et des enfants. Cela me permet d’accompagner les bénéficiaires de manière plus efficace et avec plus de confiance».

 

Se redécouvrir grâce à l’art-thérapie

 

L’art-thérapie a joué un rôle central dans le processus de transformation. Priscilla Soopramanien raconte qu’«au départ, je ne pensais pas continuer. Mais les ateliers m’ont profondément touchée. À 55 ans, j’ai l’impression de renaître. J’ai découvert ma valeur. Aujourd’hui, je me sens autonome et je ne laisse plus personne me manquer de respect».

 

Des changements au sein des familles

 

Les effets du projet se reflètent aussi dans les foyers. Nicolas Lal, mère de trois enfants et assistante médicale, explique qu’«en partageant ce que j’ai appris avec mon époux, il a compris que les choses devaient évoluer. Il s’implique davantage à la maison, ce qui a apporté plus d’harmonie et m’a permis de mieux me concentrer sur mon travail». Elle ajoute «qu’en un an, j’ai reçu deux distinctions professionnelles et je participe à la formation des nouvelles recrues.»

 

Un tremplin vers l’autonomie économique

 

Enfin, le projet a permis à plusieurs femmes de progresser vers l’indépendance économique. Noorjahan Camall-Saib confie que «ce programme a été un déclic. Certaines femmes ont commencé à produire et à vendre leurs propres produits. Pour ma part, il m’a aidée à reprendre confiance et à me préparer au monde du travail». Aujourd’hui travailleuse de terrain auprès d’enfants en situation de rue, elle conclut que «ce projet m’a donné les outils pour réussir un entretien, obtenir un emploi et m’épanouir dans mon travail».

 

À travers ces parcours, une évidence s’impose : lorsque les femmes sont soutenues et accompagnées, elles deviennent les premières actrices de leur transformation. Dans le sud de l’île, elles ne se contentent plus d’espérer un avenir meilleur. Elles le construisent, ensemble, avec détermination et solidarité.

 

Featured in Solidarité section of L'Express, Friday 24 March 2026.

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