Des ONG misent sur la famille pour protéger l’enfant

 

Bébés abandonnés, enfants négligés, familles en détresse : ces situations provoquent souvent l’indignation. Mais derrière les faits divers et les commentaires à chaud, des organisations non gouvernementales (ONG) rappellent qu’il y a surtout des parcours de vie brisés, des parents dépassés et des enfants à protéger. Terre de Paix et Safire misent sur l’accompagnement des familles, avant que la crise ne devienne irréversible.

 

Entre 2024 et 2026, les chiffres liés à la protection de l’enfance dessinent une réalité préoccupante. En 2024, 71 enfants ont été abandonnés. Au cours de l’année financière 2023–2024, près de 5 000 cas de maltraitance infantile ont été signalés à la Child Development Unit (CDU). L’année suivante, la CDU a encore enregistré 4 507 cas, dont 2 413 liés à la protection de l’enfant. Derrière ces données se cachent des situations complexes : pauvreté, violence domestique, isolement, grossesses non désirées, ruptures familiales ou encore absence de soutien.

 

Pour les ONG engagées auprès des enfants, ces drames ne peuvent être analysés de manière isolée. Ils sont souvent le symptôme de familles fragilisées depuis longtemps. «La pauvreté pèse lourdement sur les familles, surtout lorsqu’elles vivent sous son seuil, dans des logements privés de commodités essentielles comme l’eau et l’électricité», souligne Amanda Van Schellebeck, Monitoring Coordinator à Safire.

 

Edley Maurer, directeur de Safire, pointe aussi du doigt les failles du système éducatif. Selon lui, lorsqu’un enfant échoue très tôt dans son parcours scolaire, ses chances d’accéder plus tard à un emploi stable diminuent fortement.

 

«Depuis des années, environ 30 % des enfants échouent aux examens de fin du cycle primaire. Ce tiers d’enfants constitue ensuite un groupe de personnes peu qualifiées pour le marché du travail», déplore-t-il.

 

Protéger sans rompre le lien familial

 

Habituée à accueillir des pupilles de l’État, Terre de Paix a constaté que le système de placement traditionnel s’essouffle. De cette réflexion est né le projet pilote Famille en Transit, lancé fin 2023. Son objectif : protéger les enfants en situation de précarité, tout en permettant à leur famille de se reconstruire. Inspiré de modèles étrangers, mais adapté à la réalité mauricienne, le programme a déjà accompagné 11 familles.

 

Le principe est simple : offrir un cadre sécurisé à des familles en grande difficulté, tout en préservant les liens entre parents et enfants. Concrètement, la famille vient habiter physiquement dans l’une des maisons du projet, où elle est accompagnée au quotidien et prise en charge dans un environnement stable. «L’objectif est de permettre à la famille de se prendre en charge, de se réhabiliter et de repartir sur de nouvelles bases, à son rythme», explique Patricia Yue, directrice adjointe.

 

La durée du programme a été pensée autour de deux ans, mais elle n’est pas figée. Chaque situation est évaluée dans sa globalité. Les familles peuvent partir avant si elles s’en sentent capables. La seule condition essentielle : qu’il y ait des enfants à accompagner dans le cadre du projet.

 

La majorité des bénéficiaires sont, jusqu’ici, des mères seules, souvent en rupture avec leur famille biologique. Beaucoup d’entre elles ont connu la violence, l’abandon ou le manque affectif. «La société ne voit parfois que la mauvaise mère, la prostituée ou la personne dépendante à la drogue. Mais l’origine de ces difficultés puise souvent ses racines dans l’enfance», rappelle Patricia Yue.

 

Aujourd’hui, deux maisons accueillent cinq familles. Elles y trouvent un toit, de la nourriture, un accompagnement psychologique et social, ainsi qu’un soutien pour l’éducation des enfants et les besoins de base. La cohabitation n’est pas toujours simple, mais elle devient aussi un espace d’apprentissage. Les familles réapprennent à vivre dans un cadre, à gérer un budget, à partager les ressources, à exprimer leurs émotions et à résoudre les conflits autrement.

 

Pour Terre de Paix, ce projet doit rester à taille humaine pour garantir un accompagnement solide, respectueux du rythme de chacun.

 

Breakaway Home – Lakaz Zanfan  : Une pause pour les petits à risque

 

Safire, de son côté, travaille depuis des années avec des enfants en situation de rue. Après avoir mis en place une école adaptée à leurs besoins, cette ONG a inauguré en 2020 le Breakaway Home – Lakaz Zanfan. Ce lieu accueille des enfants à risque, tout en maintenant le lien avec leur famille. L’idée est née d’un constat de terrain. Après leur journée passée avec les équipes de Safire, certains enfants retournaient dans des foyers marqués par le manque de nourriture, par la violence ou l’instabilité. «Les enfants avaient besoin d’un soutien résidentiel», explique Amanda Van Schellebeck.

 

Le Breakaway Home – Lakaz Zanfan offre donc un espace sécurisé, mais ouvert. L’enfant peut y séjourner sans crainte d’être séparé définitivement de ses parents. Pour Edley Maurer, c’est un point essentiel car «la principale raison qui connecte un enfant à la rue à Maurice, c’est souvent la recherche de nourriture. Ici, les enfants savent qu’ils n’ont pas à chercher à manger. Ils peuvent être tranquilles».

 

Avec une capacité de 16 lits, la structure ne peut toutefois pas répondre à toutes les demandes en même temps. Chaque enfant est accueilli avec l’autorisation de ses parents, pour une durée définie selon son plan individualisé. En parallèle, un travail est mené avec la famille afin d’éviter que la situation ne se détériore davantage.

 

Au Breakaway Home – Lakaz Zanfan, les enfants ne sont pas placés sur ordre de la cour. Ils viennent dans un cadre souple, restent en contact avec leurs proches et bénéficient d’un accompagnement holistique : alimentation, sécurité, sport, sorties, apprentissage de compétences de vie, vie communautaire et respect de leurs droits. Depuis le début du projet, une cinquantaine d’enfants et de familles en ont bénéficié.

 

Intervenir avant le point de rupture

 

Ces initiatives montrent qu’il est possible d’agir avant que la crise n’éclate. Mais les défis restent importants, notamment le recrutement de personnes prêtes à travailler dans des structures résidentielles, en particulier le soir et la nuit.

 

Pour les ONG, il n’existe pas de formule parfaite. Il faut adapter les modèles, écouter les réalités du terrain et intervenir le plus tôt possible. «Quand un problème est détecté chez un enfant, il faut l’adresser rapidement, avant qu’il ne prenne de l’ampleur et devienne démesuré», insiste Edley Maurer.

 

Patricia Yue estime que, face aux réalités du terrain, ce n’est pas que les ONG qui doivent continuer à expérimenter de nouveaux modèles d’accompagnement. Elle s’interroge. «Pourquoi ne pas envisager, demain, de transformer ces types d’initiatives en programme à plus grande échelle ? Cela permettra à davantage de familles en situation de vulnérabilité de retrouver une stabilité et à plus d’enfants d’être protégés.»

 

Au-delà de la protection de l’enfant, c’est donc toute la famille qu’il faut soutenir. Car derrière chaque enfant en danger, il y a souvent des adultes qui n’ont eux-mêmes jamais été accompagnés. Et parfois, aider un parent à se relever, c’est déjà protéger un enfant.

 

Pour soutenir ou se faire aider :

 

Featured in the Solidarité section of L'Express on Friday, 29 May 2026

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