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Six ans en détention et plusieurs vies en une seule 05 Jul 2022
  • IMG 1_ La thérapie de groupe ou individuelle est essentielle dans le travail de reconstruction de la personne qui s.jpg
  • IMG 3_ Une préparation adéquate est nécessaire et permet de limiter le choc de la sortie pour la personne qui aura.jpg

L’association Kinouété travaille à la réhabilitation de détenus et anciens détenus. Un énorme travail de reconstruction arborant de multiples facettes : introspection pour la personne accompagnée, travail sur des traumatismes souvent enfouis jusque dans l’enfance, reconnexion avec une réalité qui a changé pendant le temps passé en prison, cheminement (parsemé d’obstacles) auprès d’elle pour qu’elle soit réintégrée professionnellement… Le tout, en tentant de faire évoluer les mentalités et les regards alentours, parce que ceux-ci, peu favorables aux personnes sortant de détention, modulent un environnement jalonné de freins pour le travail de reconstruction entamé. M.A, qui a suivi tout ce parcours avec Kinouété, a accepté de raconter son vécu à sa sortie de prison.



Octobre 2020. M.A, 36 ans, est libérée après six ans en prison, au cours desquels chaque jour lui faisait l’effet d’une année entière de perdu. Premier choc : le flashback sur son temps en détention. Ce regard en arrière fait ressortir le poids de profondes émotions, comme lorsque l’on revoit une expérience traumatisante, vécue au rythme d’une vie réglée sur un autre tempo : la lourde routine, les mêmes visages, les mêmes quatre murs… Quand le flashback s’estompe, elle fait face aux liens brisés avec ses proches…

« Mes filles avaient quatre et 11 ans au moment où j’ai été incarcérée ; les premières années de vie d’un enfant qui commence tout juste à dire ‘maman’, et la pré-adolescence. A mon retour, il y avait de gros blocages. Ma cadette n’arrivait pas à m’appeler ‘maman’. Impossible d’avoir une conversation libre avec elle. »

Face à cette réalité, M.A se sent « faible », sous plusieurs aspects : l’impression d’être incapable d’entreprendre des choses, de donner ce qu’il fallait. « Lorsque l’on sort de détention, l’on redevient maître de ses décisions les plus basiques, ce qui, en soi, est déroutant parce qu’en prison tout est réglé d’avance pour soi. » Elle doit reprendre sa vie là où elle l’a laissée, mais les choses ont évolué sans elle. « On doit trouver un travail, qui implique d’avoir le certificat de caractère ; reprendre notre rôle de maman ou de papa, ou un double rôle, dans mon cas ; faire face au coût de la vie qui a drastiquement augmenté ; se rebâtir une vie et ses relations. »

M.A a eu la chance d’avoir le soutien d’un ancien détenu qui avait connu les mêmes étapes : « bien que pour lui non-plus la reconstruction n’était pas facile, il faisait ce qu’il pouvait pour m’aider. » Puis sa sœur, qui s’était occupée de ses enfants - même si elle en avait elle-même trois qu’elle élevait seule -, ne la laisse pas tomber. « Elle venait me voir en prison pour me rassurer et me dire que mes enfants ne dormiraient jamais le ventre vide. » M.A en est reconnaissante, surtout qu’elle voyait l’inquiétude de ses co-détenues dont les enfants n’étaient pas toujours en sécurité pendant qu’elles purgeaient leurs peines.

Aujourd’hui employée par l’ONG Kinouete, M.A se dit heureuse de pouvoir apporter à ses filles ce dont elles ont besoin, pour l’école de sa cadette notamment. Cela lui aura pris une année d’efforts pour regagner l’affection de ses filles. « J’ai compris que le temps est la meilleure guérison. Rien n’est éternel ; les situations, bonnes ou mauvaises, ne sont pas statiques. »

Si sa fille aînée, bientôt 19 ans, ne vit pas avec elle, M.A est épanouie dans sa relation avec ses deux enfants aujourd’hui. Une relation sans tabous, où les choses se disent sans pincettes ; M.A trouve essentiel de leur expliquer crûment les réalités de la vie. Cette manière d’éduquer, elle l’a cultivée avant même ses années de prison, et cela a porté ses fruits. « Alors que j’étais incarcérée, ma fille m’a écrit une lettre dans laquelle elle me disait être tombée amoureuse. Elle m’a dit : ‘maman, je lui ai dit que je l’aime autant que je te t’aime toi’.  Si je n’avais pas nourri cette ouverture d’esprit, je n’aurais jamais su que son petit cœur battait pour un premier amour. »

M.A a aujourd’hui une vision très pointue de la vie. « Certaines situations font que des personnes commettent des erreurs, parfois inconsciemment. Mais entrer en prison nous ramène à une réalité brutale ; on fait face à nos actes, on réalise qu’on va passer à côté d’une vie qui est belle à vivre, malgré tout. Je ne vis aujourd’hui que pour mes enfants. Même si je suis physiquement là, quelque part ma vie s’est arrêtée en prison ; mes buts, mes projets se sont envolés. Je crois que dans chaque être humain, il y a deux vies : physique et mentale. Lorsque l’on fait de la prison, les projections mentales que l’on avait s’envolent ; c’est comme ça que je le vois. Donc, avant de faire des choix qui peuvent tout changer, il est important de se poser et d’évaluer les conséquences de nos actes. »

M.A est interpellée par les commentaires sur les réseaux sociaux au sujet des personnes en détention. « Ils disent qu’en prison, nous sommes bien lotis, bien nourris, etc… Vous savez ce que c’est que d’être privés de liberté ? D’être soumis à une même routine ? D’être contrôlés ? De ne pas pouvoir vivre selon notre souhait ? De ne pas avoir le choix ? Le choix de vivre à son rythme, de ce qu’on va manger… Ce sont des petites choses qui, accumulées, tuent à petit feu. Faire de la prison n’est pas une affaire banale. »

Pour elle, avoir le choix est une chose extraordinaire. « Je pense que la liberté du choix est un des premiers dons que nous donne Dieu. Un mauvais choix peut faire que votre vie s’arrête là – une colère aveugle peut mener à un acte de violence irréfléchie et en l’espace de quelques secondes, on peut avoir ôté la vie de quelqu’un. Prendre le temps de réfléchir avant de faire un choix peut déterminer notre avenir. »

M.A donne l’impression d’avoir vécu plusieurs vies en une seule. Quelque part, la prison lui aura ouvert sa vision du monde... « Je sais qu’il y a une histoire derrière chaque personne, que chaque enfant qui nait est un ange et que chaque maman voit en cet ange un cadeau de Dieu. » Après, souligne-t-elle, cet enfant grandit et se forge son histoire, basée sur les racines qu’il développe et qui se nourrissent de son environnement. « L’on pointe facilement du doigt les mauvaises actions, mais en pointant du doigt, on est soi-même dans une mauvaise action. Cela doit changer pour qu’il y ait un espoir d’amélioration des maux de notre société. On ne voit jamais l’histoire qu’il y a derrière un violeur, on reste braqué sur son acte. Mais si l’histoire qui est à l’origine de ses actes reste enfouie, il recommencera dès qu’il en aura l’occasion. »

Aujourd’hui, même si elle dit que ses projets de vie se sont arrêtés, elle semble en avoir fait d’autres. « Du fait de mon histoire personnelle, j’aurai voulu un jour mettre en place un centre qui viendrait en aide aux couples, qui les guiderait dans la construction de leurs relations, les conseillerait pour ne pas laisser les frustrations et les désaccords prendre le dessus. Cela fait un moment que j’y pense. » M.A est convaincue que maintenir des relations de couples harmonieuses dans le respect mutuel et la compréhension permettrait d’éviter des drames familiaux qui embarquent les enfants, et les entrainent dans un monde sans repères stables et sains.

« J’ai grandi dans une famille où régnait la violence domestique. Un des souvenirs qui me revient tout le temps de ma maman est l’image d’une table qui se casse sur sa tête et de son visage en sang. Je me souviens aussi de mes frères qui se battaient contre mon papa. J’ai grandi en normalisant la violence, en pensant que les problèmes se réglaient avec de la violence. C’était ma vision du monde. Si j’avais grandi dans un environnement où régnait la spiritualité, par exemple, c’est peut-être la spiritualité qui aurait régné sur ma vie. »

M.A est heureuse quand elle voit des sourires sur les visages de ses enfants ou quand elle a le sentiment d’avoir pu aider quelqu’un. « Je n’aurai jamais cru que mon mari et moi nous aurions été séparés. Je croyais qu’il allait changer, je croyais toujours à des lendemains meilleurs. Mais il n’y a pas eu de lendemain meilleur ; il y a eu catastrophe. Il y a certainement des choses que je n’ai pas encore appris sur moi, je suis consciente qu’il me reste un gros travail à faire. »



 

A propos de Kinouété

Environ 1000 détenus/es suivis/es par an par Kinouété, qui assure une présence du lundi au jeudi dans toutes les prisons de l’île (sauf celle de Phoenix et de Rodrigues), indiquent Kathy Genevieve la nouvelle directrice, et Dominique Chan Low, responsable de plaidoyer et prévention. Approximativement 2000 détenus sortent tous les ans de prison. Kinouété met en place les programmes suivants, dont l’objectif est de réduire la récidive ; celle-ci affiche un tôt très élevé à Maurice – environ 70% :

  • Programme de prévention (drogues, VIH, Hépatites, Tuberculose et Covid-19) sous le projet « Lasante Dabor » entrepris avec les ONG PILS et AILES
  • Counselling/thérapies de groupes et individuels
  • Formations de détenus-pairs, avec pour objectif d’en faire des leaders et des agents de liaisons avec les autres détenus
  • Programme « pre-release » : pour préparer les détenus à leur sortie
  • Programme de développement personnel – lifeskills, estime de soi, l’amener à faire face aux raisons de son incarcération
  • Services sociaux pour faciliter la réinsertion sociale
  • Programmes dans les RYC et CYC : réintégration psychosociale des jeunes dans la société
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